L’Atelier 45, genèse d’une écriture picturale en Martinique par Catherine Kirchner-Blanchard

L’ATELIER 45, GENESE D’UNE ECRITURE PICTURALE EN MARTINIQUE

 

Catherine Kirchner-Blanchard

En 1936, l’écrivain Joseph Kessel préfigurait déjà dans son œuvre La passante du sans souci1, la déconstruction, l’horreur et la montée du nazisme qui suivit de 1939 à 1945. Plus tardivement Georges Perec se plongeait dans les réminiscences de ces années sombres. Dans son récit W ou le souvenir d’enfance2, une œuvre hybride à la croisée de l’autobiographie et de la fiction, l’écrivain nous ramène davantage vers l’insupportable réalité de la nature humaine que du possible vivre ensemble au sein d’un phalanstère rêvé. L’évocation de ces deux œuvres est une illustration en littérature de l’état d’esprit qui règne au sortir de la seconde guerre mondiale en 1945.

Dans la peinture occidentale d’après guerre affleurent aussi les ineffaçables stigmates et l’impossible oubli. En Europe comme aux Etats-Unis, la peinture expressionniste et surréaliste d’André Masson (1896-1987) de Joan Miró (1893-1983) traduit le déracinement de l’exilé. Les émotions violentes qui pour un bon nombre d’artistes sont l’expression « du mal de vivre qui est aussi le mal de peindre ». Une vision désabusée que l’on retrouve par exemple chez le peintre et sculpteur Max Ernst (1891-1976), figure majeure du mouvement « dada », un surréaliste et précurseur de l’expressionnisme abstrait.
Dans sa toile L’Europe après la pluie II (1940-1942), on découvre un monde fantasmagorique. Une Europe, dévastée, asphyxiée. Cette huile sur toile est réalisée en utilisant la technique de la décalcomanie. Entamée en 1940 en France, elle fut achevée en 1942 aux Etats Unis où l’artiste trouva refuge. L’œuvre illustre une vision apocalyptique de l’Europe. Elle renvoie pour certains à un écosystème marin dans lequel les cnidaires de feu branchus de couleur ocre, les minéraux, les végétaux semblent urticants pour l’homme. Pour d’autres le paysage imaginaire est celui d’une cité inconnue en ruine. Le résultat formel est le fruit du hasard de « l’imprévisible ». Sur un plan psychologique L’Europe après la pluie II est une allégorie du trouble, de l’angoisse et de la mort. En se référant au Traité des couleurs3, de Goethe, le bleu « dépouillement, ombre, obscurité » au centre de l’œuvre, se polarise dans une dualité opposant d’un côté des teintes jaunes qui d’un point de vue moral et intuitif connotent pour l’écrivain et théoricien de la lumière « Savoir, clarté, force, chaleur, proximité, élan » et de l’autre le rouge, couleur du drame, du danger, du démoniaque mais aussi, force vitale (le feu et le sang)

 

 

L’EUROPE APRES LA PLUIE II (1940-1942)

 


Nature : huile sur toile 148,2x 54,9 cm

Matériaux utilisés : couleurs, papiers

Support : toile, Techniques : décalcomanie.

Wadsworth Atheneum Museum of Art, Hartford,

Ernst, Max (1891-1976) © ARS, NY

 

D’autres artistes expriment également une vision désenchantée du monde. C’est le cas du peintre irlandais Francis Bacon. En 1953, il propose une adaptation du tableau de Velasquez

Innocent X4. Cette version est celle qui s’approche le plus de l’original. La figure pontificale est prise dans les tourments de forces rendues visibles par le truchement pictural. L’association synesthésique du son que l’on croirait entendre et de la vue les rendent sensibles et quasi audibles. Mais pourquoi le pape Innocent X hurle-t-il ?  « Je voulais peindre le cri, plutôt que l’horreur. » déclara l’artiste.


Pléthore d’hypothèses furent avancées. Certains affirmèrent que l’œuvre était une critique ouverte de l’autorité papale. On sait qu’en 1945, Bacon s’intéressait au pape Pie XII, une personnalité controversée pour avoir, au nom de la neutralité de l’église, maintenu des relations diplomatiques avec des pays collaborant à la déportation des juifs, d’autres y voient une réinterprétation du cri de l’infirmière dans le film Battleship Potemkin (1925) de Sergei

 

Eisenstein, une œuvre de propagande populaire soviétique où est remis en cause la hiérarchie. Autre hypothèse encore, la référence à la figure d’autorité paternelle qui s’offusquerait face à la déviance homosexuelle de son fils ?

 

Du chaos extraire l’Homme

 

Aux antipodes de cette vision désenchantée du monde, la peinture en Martinique dont l’expression de l’authenticité n’est en 1945 qu’à ses prémices, affiche une volonté d’affirmer son existence au monde et de chasser le souvenir des années sombres sous l’Amiral Robert. Ce Haut Commissaire de la République nommé aux Antilles le 14 septembre 1939, un fidèle à Vichy appliqua des mesures de restrictions, une répression et une censure sévère. Dans un contexte d’après-guerre et de liberté retrouvée, les artistes insulaires martiniquais ne s’orientent pas vers l’onirisme, l’abstraction ou vers l’art informel que l’on retrouve en Europe.

Au contraire, ils explorent une peinture de facture réaliste, dans laquelle la figure de l’homme non aliéné apparaît. La description du lieu et des activités du quotidien constituent les uniques sujets de réflexion et de représentation.

 

Alors, comment expliquer une telle divergence dans l’évolution des créations plastiques ? Comment comprendre la valorisation du réel qui émane de la peinture en Martinique ? Comment le concept de défragmentation dans l’art peut-il éclairer le décalage entre la peinture des groupes dominants et celle des peuples dominés ?

 

Sans doute ne peut-on expliquer les inclinations plastiques des artistes martiniquais sans une contextualisation historicisée. Rappelons que l’insularité produit de l’isolement physique tout d’abord et la guerre contraint la communication, induit un manque de vivres et de matériaux, l’îléité limite les relations avec l’extérieur et la circulation des savoirs, notamment scientifiques, techniques ou artistiques et échappe ainsi à la « fluidité du milieu extérieur » pourrait dire Deleuze. A cela s’ajoute un développement politique, socioéconomique et culturel inscrit dans une succession dramatique spécifique : une situation coloniale ayant entraîné des restrictions physiques, la dissimulation par les esclaves des croyances et pratiques religieuses, des « Niches cachées » décrites par Roger Bastide et un interdit de représentation figurative5. Tous ces éléments expliquent l’absence de tradition et la rareté des représentations picturales et sculpturales en Martinique comme en Guadeloupe. Au moment où la Martinique se relève de l’autoritarisme des administrateurs de Vichy et de la menace d’une régression, voire d’une autre colonisation venue des Amériques, les peintres martiniquais ressentent le besoin de s’extirper de la domination culturelle. Ils reprennent les préceptes lancés par René Ménil dès l941 dans Tropiques, la revue qu’il fonda avec Aimé Césaire et son  épouse Suzanne et les appliquent à l’art. Dans une perspective de représentation réaliste, les artistes martiniquais vont définir la culture d’une société dans son comportement propre en lien avec son histoire, sa géographie, ses pratiques et ses croyances. Ils vont affirmer une créativité aux antipodes des créations européennes.

 

Une évolution divergente

 

Dès 1939, au moment où l’Europe connait les exactions de la seconde guerre mondiale, la Martinique coutumière des situations de souffrance et de privation, voit en cette nouvelle épreuve le signe de l’affaiblissement de l’Europe et l’opportunité de se penser de manière autonome. Sur le plan sociopolitique souffle un vent de « dissidence ». Sur le plan artistique, les peintres, non par provocation, mais dans un déroulement logique, et un esprit renaissant, vont prendre le contre-pied de ce qui se fait en Europe. L’introspection chez les artistes martiniquais va conduire à l’affirmation du déictique de la première personne. A la vision apocalyptique du monde qu’ils ne connaissent que trop, ils vont opposer celle de la création.

A la manière de Courbet, ils vont faire du monde familier, du monde domestique l’objet de la représentation figurative. Ils vont pour reprendre les mots du peintre « traduire les mœurs, les idées »6

En 1945 les peintres Raymond Honorien, Marcel Mystille, Germain Tiquant s’en inspirent. A l’aphasie et à l’absence de création picturale et sculpturale va suivre une création « défragmentée ».

Alors, qu’est-ce que la défragmentation dans l’art ?

 

La défragmentation dans l’art

 

Une approche épistémologie du lexème nous renvoie tout d’abord au jargon informatique. La défragmentation consiste à regrouper les fragments de fichiers éparpillés sur un disque. Ils sont alors dépouillés de parasites et redynamisés. Le concept de « défragmentation » renvoie chez l’antillais au processus d’assemblage de valeurs concrètes telles que celles qu’il accorde à la terre ou à la mer toutes deux nourricières. Le concept s’applique également à décrire tant les dispositions politiques susceptibles de corriger les inégalités socioéconomiques que le processus de valorisation culturelle et artistique. Sur le plan psychique, il participe au besoin de reconnaissance que l’artiste exprime individuellement et collectivement.

Le résultat se traduit sur le plan psychoaffectif par une prise de conscience de soi.

Si ce n’est pas la fin de l’asservissement, ni vraiment la fin de l’hégémonie, peut-être s’agit-il de la fin de l’aliénation de la pensée. La « défragmentation » participe de l’extirpation d’un carcan psychologique façonné par l’autre. Elle conduit au rejet d’un conditionnement sociologique et arbitraire. Le complexe d’infériorité savamment inoculé devient inopérant. Si nous voulons pleinement comprendre la nécessité de la défragmentation, nous « […] sommes obligé de faire appel à la notion de catharsis collective. Dans toute société, dans toute collectivité, existe, doit exister un canal, une porte de sortie par où les énergies accumulées sous forme d’agressivité, puissent être libérées. »7 C’est ce à quoi servent « les jeux dans les institutions d’enfants » […] « les psychodrames » nous dit le psychanalyste Frantz Fanon. C’est ce vers quoi tend la défragmentation qui est ce que Gilles Deleuze décrit comme une forme d’ « opposition de force » dans laquelle « ce n’est plus acquérir ou perdre, c’est faire et défaire 8», se défaire de l’imposition culturelle, des codes, des valeurs, des croyances de l’Europe. C’est rassembler les fragments, accepter la couleur sombre de sa peau s’extraire des archétypes qui lui sont associés, opter pour la liberté d’être ce que l’on est, de comprendre le lieu où l’on vit.

 

Pour le critique d’art Jocelyn Valton, l’art « comme la réflexion qu’il génère, ne serait qu’un tissu de futilités sans grand intérêt s’il ne prenait part, avec les moyens qui lui sont propres, à l’émancipation des hommes et des femmes. »9

 

Chez Tiquant, c’est la volonté de se libérer des règles académiques et des sujets historiques, bibliques, mythologiques ou allégoriques, celle de dépasser les clichés et la vision idéalisée ou exotique. L’artiste peint le labeur quotidien, la culture du prolétariat, la complicité, l’entraide et les coutumes locales. Le monde n’est pas celui de la désacralisation, ni celui du rejet des règles et de la morale. L’antillais est montré aux antillais, afin qu’il se voit en face dans la complétude de ses attributs.

La « défragmentation », c’est la conscientisation de la réalité matérielle et sociale. Les uns pêchent à la senne, les autres travaillent dans les champs de cannes à sucre. Il peint la fécondité des rencontres sous l’arbre à pain du village. Le choix de l’artiste n’est pas celui de l’idéalisation du lieu, mais de la représentation du labeur et de la pratique quotidienne. Sa peinture n’a pas vocation à susciter l’émotion, la tristesse ou la joie du regardeur. Ses tableaux sont descriptifs et toute notion de pathos y est formellement proscrite.

Pour Mystille, la peinture du lieu c’est avant tout la célébration du paysage10qu’il peint in situ. Encore dans la peinture de chevalet, l’artiste sélectionne des sites illustrant la dimension archipélique et l’insularité. Faisant abstraction de la moiteur et du soleil ardant, se hissant au sommet des mornes, il déconstruit l’archétype de l’exotisme et de la paresse. Son travail s’inspire de l’impressionnisme, la palette est claire, les couleurs primaires. La cartographie des contours de l’île se décline dans des tonalités vertes, bleues et ocre. Mais la lumière vient modeler un paysage et une flore tropicale. Ni saules pleureurs, ni chênes, seuls le mancenillier,11 le caoutchouc ou le palétuvier cadrent la barque au repos dans la mangrove.12Le rendu nous rend sensible une atmosphère chaude et humide si éloignée de celle des Falaises à Étretat,13 l’impression n’est pas tempérée.

 


H
onorien, quant à lui réhabilite la femme négroïde. Ni objet de soumission sexuelle, ni lascive, ni torride. La femme est un élément moteur de la société antillaise laborieuse et du lien social recréé. Départie des artifices esthétiques, de ses bijoux créoles, la femme « poto- mitan»14 reproduit l’ordre du matriarcat africain. Tournée vers le négoce et la subsistance, elle incarne l’autonomisation de la gente féminine et la fierté reconquise.

 

 

La création plastique apparaît comme un moyen d’agir tant sur le plan psychologique individuel et collectif, elle constitue aussi une invitation à « agir dans le sens d’un changement des structures sociales. » 15 La «défragmentation » dans l’art devient ce mouvement créatif tourné vers une création esthétique vue par les artistes martiniquais et menant à une « sémiotique, enfin débarrassée de ses préjugés élitistes [et exotiques] qui encombraient son regard».16 Elle participe dans ce sens à l’avènement d’un possible multiculturalisme fondé sur de ce que Nancy Fraser nomme une politique de

« reconnaissance et de la redistribution ». Loin de n’être qu’un simple aplat de peinture sur toile ou carton, la peinture de l’Atelier 45 témoigne de l’émergence d’une conscience antillaise, d’une interprétation de l’histoire de l’art, un outil de constitution patrimonial du lieu au prisme d’un regard authentique.

 


-1 Joseph Kessel, La passante du sans souci, Gallimard, 1936.-

-2 Georges Perec, W ou le Souvenir d’enfance, Denoël, 1975.-

-3 Johann Wolfgang von Goethe, Traité des couleurs, le Farbenlehre, Ed., de Munich, 1810.-

-4 Francis Bacon, Etude d’après le portrait du Pape Innocent X par Velasquez, 1953.-

-5 R.P. Labat (J-Baptiste) : Nouveau voyage aux îles de l’Amérique, Martinique, Courtinaud, 1979, tome I, pp. 247-249.-

-6 http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/dossier-courbet/le-realisme.html consulté le 20/07/201-

-7 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs Éd. numérique réalisée le 6 décembre 2011 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, Québec.-

-8 Gilles Deleuze, cinéma cours 74 du 08/01/1985 – 2 transcription : Charline Guilaume, http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/article.php3?id_article=289 consulté le 25/07/2016-

-9 http://jocelynvalton.blogspot.fr/2014/02/resistances-exposition-firmin-ano.html consulté le 10/07/2016-

-10 Comme le précise la critique d’art Suzanne Lampla, les tableaux de Mystille « ne sont jamais peints à partir de photographies. Après avoir choisi un site, le peintre réalise une maquette, un camaïeu repris en noir et blanc. Un chiffon d’huile de lin est passé sur le support, puis la peinture est transposée « par petits coupons ». Autre précision, le ciel est toujours réalisé à partir d’un bleu cobalt, ou d’un céruléen, avec parfois une touche de violet », La peinture en Martinique, Conseil Régional de Martinique, Ed. HC., p 110. 2007-

-11 Hippomane mancinella, le mancenillier, est un petit arbre très toxique de la famille des Euphorbiaceae, des régions équatoriales d’Amérique dans les sols secs et sableux-

-12 Meynier, Paysages agraires, p. 60.1958. La mangrove est une « Formation arborescente ou arbustive se développant sur les littoraux vaseux et lagunaires de la zone tropicale, dont l’espèce dominante est le palétuvier. [… ] elle existe aussi dans l’Inde, dans toute l’Afrique tropicale, le long des grands fleuves, sur les hauts plateaux de Madagascar, dans les mangroves guinéennes ». http://www.cnrtl.fr/definition/mangrove consulté le 01/09/2016-

-13 Claude Monet, Les Falaises à Étretat, du Clark Art Institute, 1885. Type. Huile sur toile. Technique. Peinture.Dimensions (H × L). 65 × 81,1 cm.-

-14 « Potomitan » est une expression antillaise. Il désigne le poteau central dans le temple vaudou, l’oufo. L’expression peut aussi servir à désigner le « soutien familial », généralement la mère. Ce terme se rapporte à celui qui est au centre du foyer, l’individu autour duquel tout s’organise et s’appuie.-

-15 Ibid., Frantz Fanon, p.109-

-16 Eric Maigret, Esthétiques des médiacultures, Penser les médiacultures, Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation dans le monde, 2005-2013. P.131.-